JEAN-PAUL II ET L'HUMANISME PHILOSOPHIQUE MODERNE par Christian Pierragnes

Si Jean-Paul II soulève des foules innombrables dans le monde entier, si les personnalités - politiques, artistiques ou scientifiques - les plus marquantes de notre époque, lui rendent un vibrant hommage, si Dominique Le Tourneau, l'auteur du "Que sais-je" : Jean-Paul II, se demande si l'histoire ne lui désignerait pas le qualificatif "le Grand"... nous voyons bien aussi que toute une catégorie d'intellectuels "progressistes", de "tenants des vérités modernes", aux avant-postes de nos médias, en est... comment dire ? ... agacée

Que n'avons-nous pas entendu sur ses positions concernant la morale chrétienne aujourd'hui ?! Faute de comprendre, il faut même les déformer, les interpréter "librement"... "Immobilisme face aux changements culturels" - lisait-on dans "Le Monde" en août dernier.

Mais, lorsque nous arrivons à comprendre que "loin d'être écrasé par le destin de la modernité, Jean-Paul II l'assume et le dépasse" (Gérard Leclerc, Le Figaro, 16. 10. 2003), tous ces mépris et toutes ces méprises paraissent anecdotiques.

La pensée de Jean-Paul II se place, de manière presque surprenante, dans les courants les plus modernes de la philosophie. Formé à la phénoménologie, il ne se détache jamais de ce que l'homme peut vouloir connaître dans son cheminement.

Un des principaux facteurs de la pensée et du discours du Pape est cette frappante primauté de l'homme.

L'humanisme de Jean-Paul II est à la fois essentiel et... "démodé" aux yeux des littérateurs et certains philosophes actuels. Il m'a semblé donc important de s'arrêter sur cet aspect de l'enseignement papal. Comment la pensée de Jean-Paul II se situe par rapport à l'humanisme moderne et même par rapport à ce qu'on a cru bon d'appeler l'anti-humanisme ?

Malgré l'apparente évidence de la signification du mot "humanisme", il est bon de rappeler que le mot n'apparaît qu'à la Renaissance et marque le passage culturel du cosmocentrisme antique, par le théocentrisme médiéval, à l'anthropocentrisme contemporain. Il va être, au siècle dernier, fragilisé dans ses certitudes par les "anti-humanistes" comme Heidegger et surtout Foucault qui annonce "la mort de l'homme", un peu comme Nietzsche qui déclarait " la mort de Dieu".

En philosophie, l'humanisme englobe toutes les théories ou doctrines - très diverses et parfois contradictoires - qui prennent pour fin la personne humaine et la réalisation de son être, la dignité de l'homme, sujet créatif et autonome en excluant l'éventualité de considérer l'homme comme un moyen.

Depuis la sentence antique de Protagoras : "l'homme est la mesure de toute chose", les sagesses de tous les siècles rappelaient, en plus, la nécessité d'un dépassement, d'une réalisation. L'homme n'est pas suffisant tel qu'il est. Il doit toujours se perfectionner, il doit devenir. Les anciens Grecs lui imposaient d'être "beau et bon" (kalos kaï agathos), harmoniser la beauté du corps et de l'action morale.

Le chrétien, Clément d'Alexandrie, en accentuant l'amour parle de l'homme de plus en plus beau grâce au processus par lequel il ressemble de plus en plus à Dieu.

Dans la philosophie moderne, Leibniz prône encore la concordance de la perspective éthique et de la perspective esthétique.

Les existentialistes, dès Kierkegaard, vont jusqu'à poser la question de la réalisation ontologique de l'homme.

Les humanistes chrétiens introduiront, de diverses manières, la dimension théologique et évangélique de l'être humain.

Cependant, avant de parler du discours de Saint-Père, en voulant le situer par rapport à la philosophie moderne, nous devons nous rappeler quelques évidences.

Le Saint-Père n'est pas universitaire mais pasteur. Sa parole ne se soumet pas aux exigences de la technicité d'un travail professoral ou des séductions des littérateurs suffisants de la modernité de surface. Sa parole est celle du pasteur et celle de la Parole. Cela impose des contraintes intellectuelles et morales spécifiques, autres que celles des traitées philosophiques.

"... annoncer le message et sans avoir recours à la sagesse du langage humain, ce qui viderait de son sens la croix du Christ." (I Cor., 1, 17)

La parole pastorale doit tout d'abord être un témoignage de ce qu'elle annonce. Ensuite, ce témoignage doit être compris par tous, dans le monde entier, par les hommes et par les sociétés de toutes les cultures. (Rarement un pape a autant insisté sur l'indispensable inculturation de l'Evangile.) Le Pape n'est ni le "prince de ce monde" pour plaire, ni le gestionnaire des lois morales au gré du vent pour être réélu. Il l'est même moins qu'un curé de paroisse qui, lui, aura peut-être à réagir aux détresses des personnes, une par une.

Nous tenterons de comparer l'humanisme de Jean-Paul II avec les tendances philosophiques contemporaines en nous référant principalement au Triptyque romain qui exprime cet humanisme le plus profondément. Il n'est pas du tout fortuit que Jean-Paul II ait voulu s'exprimer sous cette forme poétique. C'en est déjà l'expression de sa version de l'humanisme philosophique.

"La parole poétique a parfois le bonheur de dire la vérité de l'homme ; l'être lui confère ses possibilités que l'homme reçoit sans pouvoir se les approprier rationnellement" - déclare Heidegger.

"L'homme est la mesure des choses et des faits dans un monde créé. Mais c'est Dieu qui est la mesure de l'homme. C'est pourquoi l'homme doit revenir à cette source, à cette mesure unique qu'est Dieu Incarné Jésus-Christ, il doit s'y reporter constamment s'il veut être homme, et s'il veut que son monde soit humain." (Jean-Paul II, le 31 mai 1980 à Paris dans son allocution aux Polonais de France.)

Dans toutes ses encycliques, dans les innombrables reconnaissances de la sainteté des hommes et, peut-être le plus, dans le dernier poème (Triptyque romain), le pape témoigne et expose son humanisme dont la portée philosophique est à prendre en considération.

Le Saint-Père n'a pas besoin de se conformer aux courants de pensée à la mode. On verra plutôt que son humanisme, venant de l'anthropologie évangélique, dit ce que les humanistes découvrent avec peine.

"Ne vous laissez pas obnubiler par des slogans trop faciles, des lieux communs, des opinions de surface. Lisez la réalité, apprenez-la, aimez-la, transformez-la et donnez-lui une dimension nouvelle, contemporaine" - dit le Pape dans l'allocution citée plus haut, et il continue : "Le fait de la connaître et vivre avec elle quotidiennement permet de comprendre mieux soi-même et autrui" - pour finir la phrase par : "être plus près de Dieu par la foi et l'amour."

Comme c'est loin de ce besoin de se justifier pour être "dans le vent". Rappelons seulement cette une des plus surprenantes anecdotes "philosophiques" de l'immédiat après-guerre en France : l'histoire de J.-P. Sartre cherchant à prouver aux caciques du PCF que son existentialisme est un humanisme. Il ne les aura pas convaincus.

Nous nous arrêterons sur des notions comme l'étonnement (est-ce le même que le classique étonnement philosophique ?), le silence, le contre-courant, l'histoire, le Voir et l'art, l'image et ressemblance, la responsabilité, les seuils... et plusieurs autres encore, pour terminer par ce choix de l'histoire biblique d'Abraham, l'histoire qui était à la base de la réflexion de Kierkegaard.

"Le seuil que le monde franchit dans l'homme est le seuil de l'étonnement"

Triptyque Romain